Sous la surface de l’eau puis sous l’influence de l’air

1

 

une bombe atomique est le contraire d’une baleine

leurs formes à la fois organiques et vaporeuses

leur supposent famille commune

 

on n’a qu’à penser au pyrocumulus

qu’on retrouve à la formation d’une explosion nucléaire

pour le comparer aisément

au panache expulsé par l’évent d’un cétacé

 

tous deux se composant d’air chaud mêlé de vapeur d’eau

 

2

 

cependant, il va sans dire

l’impureté de l’une et la pureté de l’autre

entrent en conflit

l’une création humaine donc sociale

l’autre divine

babélique

c’est chose connue

similaire est leur propension à la décompression

opposée est leur visée naturelle

 

on verrait mal exploser une baleine

sur un champ de bataille

à l’aube des guerres atomiques,

il n’y a pas de carcasses de baleine

ni sur le sol de Nagasaki ni sur celui d’Hiroshima,

en octobre 1962, pendant La Crise des Missiles,

Cuba n’a jamais menacé de larguer une baleine

sur le territoire des États-Unis,

aucune baleine n’a été impliquée durant la Guerre Froide

 

non, les baleines explosent légèrement et

sporadiquement, en haute mer, mais c’est tout

 

3

 

l’hippopotame pour sa part est un drôle d’animal

une baleine qui a su se sortir de l’eau

l’eau trouble, vaseuse, opaque, usagée,

pleine de péril

un animal à la posture préhistorique

gardant des relents du passé

au creux de ses plis épais et graisseux

durs comme de la roche

un oubli de l’évolution

le chaînon manquant entre la bombe atomique et la baleine

comme s’il y eut d’abord

la baleine, puis l’hippopotame et finalement la bombe atomique

sorte de décalcomanie imprécise

 

un entre-deux

 

4

 

malheureusement l’illustre animal

est dépourvu d’un trou dans le crâne

lui permettant d’exulter, bon an mal an,

contrairement à son prédécesseur génétique 

ou d’une composante explosive gargantuesque

contrairement à sa nouvelle peau qui l’attend

 

comme un volcan sans orifice

soit il amasse de la poussière de cendre

ou comme le poids d’un bombardier

soit il attend de heurter un sol trop fragile

 

il sera toujours sans possibilité extraordinaire d’extraction

 

ainsi la baleine perfore un ciel d’eau claire

la bombe atomique un humus s’obscurcissant

faces, recto verso, d’un miroir d’obsidienne

le reflet grossissant placé entre les deux éclate

 

mélange d’ombre et de distorsion à mi-chemin entre les cris

5

 

c’est à cet instant que sort de l’eau

– fracassant la glace qui happe

marchant horizontalement 

posant pattes à terre

définissant une nouvelle race

avec son lot d’inquiétudes –

et que naît, que naît l’hippopotame

pris entre deux ferments

 

une fumerolle se libère lentement

 

6

je me sens comme un immense hippopotame

 

je me dis le passé n’existe pas

il n’y a qu’un présent déformé

multiplié par les perspectives

je m’en convaincs 

je me dis il en va de même pour le futur

alors arrête de te penser placé ailleurs dans les arcanes 

du temps

 

je me sens comme un immense hippopotame

 

qui ne sait si son ossature

ne servant qu’à exsuder

ce lavis inapproprié

ces articulations en bribes

ce corps en cavale, dormant dans sa propre litière,

se détériore ou se transmute

 

je me dis je ne voudrais causer la destruction

des nappes phréatiques me constituant 

 

7

 

je me dis le cœur est au corps une mécanique des fluides

un raz-de-marée

je me submerge totalement sous l’eau, coupé d’extérieurs

je résiste à l’attraction dans l’habitat englobant de jadis,

dans l’âpre illusion, dans l’eau bouillante, l’océan à l’envers,

le vide humide

 

je me fossilise et récupère de plus en plus ma forme primitive 

laissée pour contre — un derrière soi —

et mes veines sableuses — hippopotame, hippopotame —,

espérant ainsi que les feux d’entrailles, aussi durs que le magma,

s’éteignent en moi par la pression exercée par l’eau — je chante

des chants vaudou, le temps d’un songe

 

8

je manque à l’appel — coincé dans le passé qui n’existe pas,

dans le creux nu, dans le futur a capella,

dans le ciment mou, dans l’article 

de la mort

 

je me sens

 

immense hippopotame

 

inerte

noyé

manquant d’air, manquant de courage,

peureux, incapable d’exploser et sentant jaillir

 

le souffle qui me gonfle peu à peu

 

peu à peu

 

j’emmagasine un poids lourd d’intérieurs

 

et je me baigne

je me baigne dans la piscine de l’enfance

je suis gros, je suis trop gros, je suis immensément gros

je fais déborder l’eau de la piscine de l’enfance

 

je suis ce geyser bouillonnant sous terre

puni par la force de la nature

 

9

 

l’air pur a parfois des parois intangibles mais sensibles

qui miroitent tout autour

et empêchent le buveur d’air de respirer

 

et je me dis et si je 

n’explose pas 

maintenant

j’exploserai 

incorrectement je me dis 

et si 

je n’explose pas 

maintenant j’exploserai 

incorrectement je

me dis et si je n’explose 

pas maintenant 

j’exploserai incorrectement

 

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