Tic Tic Tic

Ce n’est pas rigolo, les blagues. Non. Ça donne l’espoir en vain. 

Quelqu’un dit j’en ai une bonne, mettons. Quelqu’un dit assieds-toi j’en ai une bonne et tout de suite c’est l’heureux pressentiment, on dirait que la lumière va rester fixe et douce, qu’on va être ensemble, se recueillir, qu’il va se passer là quelque chose, l’éclatement de la noirceur l’éclatement de la solitude l’éclatement de la douleur par exemple, qui s’en iront, par morceaux, à la surface du fleuve, s’enfonceront, s’épaissiront de nouvelles couches et continueront à exister mais au fond, tout au fond, histoire qu’on s’en souvienne quand même, vaguement,  les fois où on traversera le pont, en jetant un regard furtif à la teinte pâle et translucide de la surface.


C’est l’heureux pressentiment, tout de suite. Alors on commande des pizzas et la blague est racontée, on la raconte, on sent reculer la douleur la noirceur la solitude, on commence à sourire un peu mais soudain quelqu’un dit Oh Oh écoutez bien, y a pas un drôle de bruit dans cette blague ? Ma parole, il y a un drôle de petit bruit dans cette petite blague. Évidemment qu’il y a un drôle de bruit dans cette blague puisqu’elle va faire éclater la noirceur en nous. Et éclater, ça fait du bruit, au cas où vous seriez pas au courant. Écoutez. Ne rigolez pas.

Et là, dans le vaste, haletant, déraisonnable et vaste temps partagé, quelqu’un d’autre pose son oreille contre la blague et entend tic tic tic tic tic tic, et dit tiens tiens c’est bizarre je me demande si ce serait pas une bombe ? Pile à ce moment-là BOUM la blague explose, la noirceur la douleur la solitude éclatent et ça tue tout le monde. Il y a des bouts de noirceur qui tombent directement dans le fleuve. Ensuite, le livreur de pizzas arrive et il croit que c’est encore une blague donc il dit haha excellent eh mais pourquoi vous avez du ketchup partout sur vous, mais en fait c’est pas une blague ils sont tous morts. 

C’est toujours comme ça, les blagues. Et le reste du temps se déchire, tout n’est que ruine lugubre, étendue, herbes mouillées dégoulinantes, fleuve profond avalant tout, les pizzerias fermées, ne plus penser ne plus entendre, de longs moments atroces, jusqu’à ce qu’à nouveau quelqu’un dise j’en ai une bonne. Asseyez-vous, j’en ai une bonne.

Puis on se recueille, on commande des pizzas. Ainsi renaît l’espoir. 

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