Éditorial

Ébauche d’un éclatement

« Some days, you just can’t get rid of a bomb »

Adam West/Batman

Les éditoriaux d’un premier numéro sont toujours teintés d’une fougue, d’un élan passionné et même d’une certaine arrogance. C’est compréhensible. Le premier numéro d’une revue, d’une série, de peu importe quoi, est toujours un pavé qu’on espère jeter dans la marre. Je dis bien espère, car le pavé tombe souvent à côté et ne fait qu’un petit bruit sourd contrairement à la clameur qu’on aurait souhaité provoquer. Je dis aussi espère parce qu’un premier numéro, aussi bien que n’importe quel projet, mouvement ou acte de création, d’autant plus s’il est littéraire, est un espoir, une bouteille à la mer, une voile qui se dirige vers l’horizon pour atteindre quelque chose de différent. L’arrogance est donc de mise, car tout acte de création fait preuve d’audace et même d’effronterie. Mais l’art est aussi une question de modestie, lancer son idée là-bas, dans le monde, est aussi un mouvement humble, un effacement. Il convient donc de doser. Non de trouver un équilibre parfait, car dans ce cas, rien ne bouge et le statisme est la mort de l’art, mais plutôt de tirer son épingle du rapport de ces forces qui travaillent notre ego. La réserve d’une part, l’audace de l’autre, et entre les deux, nous-mêmes.

Un nouveau projet vient d’un désir, d’un constat, d’un manque à combler, bref, d’un espoir, encore une fois. La revue H tient de toutes ces choses. Son émergence est une réaction face à un vide et une prise de possessions de nouveaux moyens afin de le combler, ce vide. Comme on en a fait mention dans notre manifeste, la revue littéraire fait figure d’un entre-deux, d’un hybride, d’un monstre. Elle n’a d’habitude que le rôle ingrat de faire connaitre de jeunes auteurs avant que ceux-ci ne soient réellement consacrés en publiant enfin un livre. Ils acceptent donc ne pas être payés, ou très peu, le travail de revue n’étant qu’un mal nécessaire. S’il y a des exceptions, elles ne font pas la règle. Quant à nous, nous espérons être une exception qui deviendra un exemple, une ébauche de solution, un nouveau départ. La chaine de bloc sur laquelle se base cette revue est une manière de tenter autre chose, d’essayer un nouveau type de financement qui pourrait éventuellement mener à une organisation éditoriale totalement indépendante. Tout cela a bien sûr commencé avec des dons reçus par le financement participatif qui constitue le fonds, fonds qui génère des revenus par la chaîne de bloc. Trois quarts des revenus sont équitablement partagés entre les auteurs et les collaborateurs et le quart restant est réinvesti dans le fond. Plus le fond progresse, plus grands seront ses moyens.

La cryptolittérature, dont nous avons l’arrogance d’être les premiers instigateurs francophones, s’appuie donc sur la cryptomonnaie pour se donner les moyens de ses ambitions. Ou pour, du moins, se donner des moyens différents de ceux éprouvés, de ceux dont les résultats ne sont que peu satisfaisants. La littérature ne paye pas. Le milieu littéraire est précaire. Que ce soit dans le milieu de l’édition, de la librairie, de l’enseignement, ou ailleurs. Voilà des évidences qui s’appliquent sur le milieu artistique en général, des vérités que tout artiste, tout étudiant en littérature humaines entendra ad nauseam. Pourquoi s’entêter donc? Par espoir? Sans doute. Et aussi parce que la littérature ouvre des possibles. Notre équipe est petite, presque entièrement constituée d’anciens étudiants en littérature. Nous travaillons dans le milieu universitaire, dans l’enseignement, dans l’industrie des jeux vidéo, en bibliothèque et dans les médias. Chacun de nous a un emploi très fortement lié à la littérature ou à la création, nous ne serions pas là sans nos études, sans notre passion de l’art. Peut-on souhaiter une plus belle preuve des possibilités de la littérature qui nous a unis ici comme elle unit ces textes qui viennent illustrer cette passion, cet éclectisme, ces possibilités?

En plus du projet éditorial, nous avions une vision littéraire, celle de l’hybride évoqué plus tôt. Nous avions soif de littérature décalée, qui n’a pas froid aux yeux, qui vise l’expérimentation formelle plutôt que la sobriété. Bien sûr, le comité de lecture souhaite publier des textes qu’il aime d’habitude lire, et nous voulions lire quelque chose de différent. Nous avons été servis. Dans tous les textes de ce premier numéro se dégage un bris, un dérèglement, une explosion, une implosion, une fin d’un monde. Il est question de feux, d’incendies, d’implosions, d’expulsions, de transcendance et de blagues dévastatrices. Mais surtout de bombes, de beaucoup de bombes, soient-elles figurées, personnelles, terminales, finales, transcendantales ou récréatives. Rien ne laissait présager cette tendance, sauf notre appel de texte qui était à sa manière décalé, et nos propres affinités littéraire. Tout de même, notre équipe voulait explorer les formes, les décaler, les faire innover, mais elle n’aurait pu rêver à tant d’explosions. Je pense qu’on est dû pour un éclatement.

Bonne lecture!

Boris Nonveiller, Directeur Littéraire