LES BIBLIOTHÈQUES SONT DES LIEUX D’APOTHICAIRES

Un jour, un auteur a eu peur qu’on l’oublie. Alors, il s’est mis à mettre son nom en haut des histoires qu’il racontait au monde. Sa manie orgueilleuse s’est répandue. Les autres ont voulu faire pareil. Lorsqu’un homme avait une idée, il se dépêchait de l’écrire de peur qu’on la lui vole.

On a inventé la bibliothèque.

Les bibliothèques sont des lieux d’apothicaires dans lesquels l’air est difficilement respirable. Un cimetière à chapitre ouvert au milieu duquel on entend les cadavres chuchoter : « C’est moi qui ai dit ça… »

Les morts nous rappellent que l’écriture est une invention de dealer. Des phrases bien senties comme des pilules bien administrées. De quoi shooter toute une civilisation aux doses verbales. De quoi calmer et exciter. De quoi allumer les espoirs pour la beauté du délire. Les morts nous rappellent que les bibliothèques valent n’importe quel fast-food. On prend à emporter et on bouffe sur le pouce des paquets déjà digérés par d’autres qui avaient un sens très personnel de la mastication. Les morts nous rappellent mais les vivants camés ont mauvaise mémoire et ils tendent encore la main, et ils ouvrent encore la gueule.

Il faudrait qu’un fou entre dans la bibliothèque et qu’il parle. Ce genre de fou qui traîne très tôt, très tard, qui traverse la foule d’un pas rapide et qui dit quelque chose comme : « Je me suis fait falsificateur de fossiles ». Mais le fou ne vient pas. Pas assez fou pour ça, pas assez fou pour venir ici. Le fou ne viendra pas parce qu’il a trop peur. Il a trop peur d’imploser en même temps que tous les ordinateurs si une catastrophe nucléaire arrive. Il ne manquerait plus que ça : une catastrophe nucléaire fauchant tout le monde en cet instant et qui le figerait à jamais dans cette posture, comme ces pauvres habitants de Pompéi qui se sont retrouvés bloqués pour l’éternité. Il ne manquerait plus qu’on reste figés dans ces postures devant nos ordinateurs pour l’éternité. Le fou sait que la fin du monde va arriver et il n’a aucune envie de finir encastré dans l’écran d’un ordinateur pour l’éternité. S’il y a une catastrophe nucléaire, le souffle nous projettera contre les murs et nos ordinateurs viendront s’écraser en s’incrustant pixel par pixel sur nos visages effrayés. Pour l’éternité, on aura la gueule bariolée de petits bouts d’ordinateur et quand, dans trois mille cinq cent ans, les archéologues du futur nous découvriront, ils ne verront pas la différence entre notre boite crânienne et l’ordinateur éclaté qui s’y mêle.

***

Si tu dois entrer dans une bibliothèque, mets-toi près de la fenêtre : s’il y a une explosion nucléaire, la fenêtre sera soufflée en même temps que tu seras aspirée et tu ne t’écraseras pas contre un mur avec ton ordinateur, mais tu flotteras un peu dans l’air, en suspension pendant quelques secondes d’éternité. La tête renversée tu contempleras une dernière fois le monde, tu te souviendras de tout.

Et quand dans trois mille cinq cent ans les archéologues du futur découvriront ton corps, et qu’ils constateront la chute, ils penseront que nous savions voler. Tu sauveras l’humanité par cette ultime gloire. Et il faudra attendre longtemps pour que d’autres archéologues plus consciencieux encore tirent de nouvelles conclusions, et pour que grâce à quelques livres que le hasard aura sauvés du souffle nucléaire, pour que grâce à quelques bouts de littérature, ils se disent qu’ils ont retrouvé Icare, celui qui est tombé pour s’être approché trop près du soleil. Et là, à ce moment précis, à cet instant où le mythe le plus humain incarnera l’humanité toute entière, elle saura, où qu’elle se trouve alors, qu’elle n’aura pas vécu pour rien.

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