Thomas Pynchon ou l’uchronie en streaming


Comme je n’aurai pas pu achever l’immense roman dont il sera ici question, je prie mes lecteurs de me pardonner le caractère approximatif de cette critique qui passera sans doute, dans le meilleur des mondes possibles, pour une simagrée postmoderne – comme si je n’avais pas mieux à faire que de jouer au pitre pour obtenir la reconnaissance de notre milieu culturel infiniment paroissial – alors que ladite critique représente selon moi – mais qui suis-je, justement, qui suis-je ? – le plus urgent des devoirs de mémoire.

Disons-le d’emblée parce qu’il semble que cela n’aille plus de soi, The Mandela Effect, ultime roman de Thomas Pynchon, paru le 20 janvier 2017, soit le jour même où son auteur est sorti de son illustre anonymat pour se faire exploser lors d’une lecture publique à Times Square, a bel et bien existé. N’avons-nous pas tous été « bouleversés » par la brutalité de cet acte de terrorisme littéraire dont tous les médias s’entendaient pour dire qu’il avait été aussi « ahurissant » que « monstrueux » ? N’avons-nous pas tous au moins entendu parler de ce roman – le plus souvent en mal, mais faut-il vraiment le préciser à cette époque où l’intérêt d’une œuvre est devenu indissociable de l’identité morale de son auteur ? – de ce roman que son baptême par le feu avait rendu aussi « infréquentable » que « nécessaire » ? Combien de lecteurs de H m’ont écrit pour me demander personnellement de le lire et d’en faire la critique ? Je pense ici à mon « ami » Nicolas Tittley qui n’avait que ce roman aux lèvres lors de notre participation au plus récent Congrès d’Armurerie Littéraire de Monterey (« Keep CALM and Carry Puns »), et qui aujourd’hui fait mine, sur les réseaux sociaux comme dans « la vraie vie », de ne plus me reconnaître. Suis-je vraiment le seul à me souvenir de tout cela ? 

Comme tous les grands romans pynchoniens – et il ne fait aucun doute qu’on a affaire à un cru exceptionnel de 1331 pages imposant plusieurs parallèles avec Gravity’s Rainbow et Against the DayThe Mandela Effect est impossible à résumer dans tout son foisonnement de descriptions aussi vertigineuses que loufoques, aussi maîtrisées qu’obscènes. Je me souviens encore de ces insoutenables 42 pages – je les ai comptées – consacrées à décrire dans ses plus sordides détails une scène dont le contenu est par ailleurs suggéré assez explicitement par le titre de la partie qu’il introduit : A Gangebange untille the Ende of Tyme. La première phrase – inoubliable – suffit à rendre le ton de ce passage où tout le glossaire pornographique se fait littéralement passer sur le corps : « Assa masself get fluffed and rimmed stiff ass she bared a hole nu cuntry waifin to be dickovered ». Ouf!

On retrouve aussi l’habituelle galerie hétéroclite de personnages aux noms improbables, emblématiques d’un imaginaire informé par la prégnance des réseaux sociaux, des films de superhéros, des jeux vidéo, de la physique des supercordes, des théories du complot et de la pornographie : Kitt Enwise, d’abord, une chatte savante de race scottish fold devenue milliardaire en érigeant un vaste empire d’influenceurs sur les réseaux sociaux; les Higgs (Highly Improved Good Guys), une bande de cinq adolescents dotés de superpouvoirs érotiques et athlétiques, chargés par Kitt d’accomplir les missions les plus périlleuses et insolites; Viveca Vile (The Fynale Bosse), une héritière mégalomane et sadique s’exprimant en anglais shakespearien et dirigeant la toute puissante et mystérieuse Mandela Corporation; Slolita Smolecule, enfin, victime absolue du système avec un grand S, condamnée à se faire exploiter sexuellement par tous les hommes possibles, et ce, dans d’innombrables univers parallèles…

Cette exploitation sexuelle donne chair à l’enjeu économique – et cosmique – de ce réquisitoire féroce contre un capitalisme résolument post-factuel, dont les contradictions internes seraient finalement levées par une technologie donnant accès aux ressources illimitées et aux marchés infinis du Multivers, que nous visitons ici en compagnie de Vector Traverse et Zowie Bodine, personnages centraux de ce roman dépourvu de centre. Traverse, informaticien surqualifié employé comme préposé à l’entretien par le Superconducting Super Collider – le célèbre accélérateur de particules de Waxahachie auquel on doit la toute récente découverte du gluino et de la matière sombre – est amené bien malgré lui à enquêter sur le piratage du QUEB (Quantum Undead Entangled Brain), un bio-ordinateur capable de colliger des résultats expérimentaux en effectuant des calculs dans des quadrillons d’univers parallèles. Cette abracadabrante enquête dans les dédales de l’administration scientifique l’amène à rencontrer Bodine, un employé excessivement sous-qualifié de qPorn, un site de streaming pornographique sans but lucratif soutenu financièrement par la Mandela Corporation. Testeur un peu trop enthousiaste de la qualité du contenu, qui pour des motifs impénétrables vient d’être désigné principal responsable légal du contenu diffusé sur le site, Bodine ne sait trop que faire d’une vidéo dont vous êtes le héros mettant en vedette la barely legal et supersymétrique Slolita Smolecule ; une vidéo apparemment sans fin et impossible à faire disparaître du serveur de qPorn ; une vidéo intitulée A Gangebange untille the Ende Of Tyme

C’est tout ce que je pourrai dire ici de ce roman impitoyablement prometteur – et qui serait certainement le plus marquant de notre époque si l’essence de cette dernière n’était pas justement en train de se volatiliser devant nos yeux trop indolents. Seulement j’emploie ici un possessif pluriel qui risque fort de se révéler irréel. Sommes-nous encore plus d’un à nous souvenir de ce roman ? À nous souvenir du monde qui l’a rendu nécessaire ? Je ne puis qu’espérer et prier les happy fews lecteurs de La revue H – je n’espère plus rien de ses éditeurs qui refusent même de me rendre mon exemplaire du roman – de m’écrire si jamais, comme moi, ils se souviennent. C’est la vérité qui est en jeu. Nous ne sommes pas de la fiction. J’espère seulement que je n’aurai pas été le seul – hormis bien sûr le regretté Thomas Pynchon – à m’en être rendu compte à temps. 

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