Une constellation pour toute lumière

ça commence toujours ainsi, avec ton silence
que tu me chantes avec ton corps qui danse doucement et qui bruisse à peine
que tu me chantes avec ta poitrine qui s’emplit d’oxygène et de paix
que tu me chantes et que j’entends avec ma peau sur la tienne
ça commence toujours ainsi, mais ce qui suit n’est jamais pareil
cette fois-ci, je trouve une fissure discrète juste en bas de ton omoplate gauche et, du bout des doigts, je la caresse, et elle se referme, se cicatrise, se couvre d’un petit duvet de plumes, et tu n’en sais rien, tu n’as rien senti, mais ton visage est coupé en deux par un immense sourire
dans ton silence s’immiscent des notes lilas, bleues, orange, que j’entends avec ma langue dans le creux de ton cou et que je goûte avec mes yeux dans les tiens
la pointe de ton oreille droite s’étire, se rigidifie, et je l’agrippe, et l’allonge, et l’assouplis, je la travaille et l’amène vers ton oreille gauche tout en lui faisant faire tout un tas de petits détours courbes, je la plonge dans le creux de ton conduit auditif, qui la recueille en une bouchée, et voilà que tu entends ton propre silence mais aussi une série de vibrations intérieures, le murmure des bactéries et des autres êtres invisibles à l’œil nu qui peuplent ton corps, et tu comprends que tu n’es pas une solitude, mais un pays
doucement, tu détaches la tige de ton intérieur et l’amènes vers moi, cette longue extension de toi que je contemple tandis qu’elle se tortille dans l’air, dépourvue de tout os qui lui dicterait une forme, souple et dansante comme un foulard au vent, mais insoumise aux éléments, à la gravité, à notre volonté
je pense qu’elle s’approchera de mon oreille, mais elle se dirige vers ma poitrine, qu’elle entoure délicatement comme on enrubanne un cadeau, et voilà qu’elle se faufile, se fraie un chemin dans mes pores dilatés par la stupéfaction qui me traverse, écarte délicatement les fibres de mes muscles comme des lianes ou des hautes herbes, se glisse entre mes côtes, puis atteint finalement mon cœur, auquel elle se branche par un langoureux baiser
ton corps alors frémit et se met à bouger au rythme des battements de mon cœur, et plus je m’excite à la vue de ce spectacle empathique, plus mon cœur s’emballe et plus tu te meus rapidement, les ruines sèches s’effritant sous tes pieds
soudainement, tu cesses tout mouvement, et je me demande si la vie en moi s’est tue aussi, jusqu’à ce que je comprenne que l’échange s’est inversé : mon intérieur se gorge d’une lumière qui s’écoule au rythme de ton cœur encore imprégné de la vigueur avec laquelle tu as dansé
c’est presque trop, ce fleuve de miel, mais le flot se calme peu à peu, nos lumières finalement se rejoignent dans la tige au milieu de nous, et ça grésille, ça cuit, ça mijote, une vapeur jaune en sort, et puis tranquillement ça se dissout en des centaines de lucioles qui bientôt nous environnent, formant un nuage autour de nos têtes, de nos corps qui, illuminés par cette constellation née de nous-mêmes, se trouvent et se serrent bien fort

demain, ce sera autre chose

j’ai espoir que nous trouverons enfin comment nous reproduire
comme avant
quand les photos, les livres, les peintures, les films n’avaient pas brûlé
quand nos amis et nos mères vivaient encore

le monde se reconstruira doucement, avec ou sans enfants
aujourd’hui nous réinventons la lumière
demain ce sera peut-être les mangues ou les colibris

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