« Pour qui je me prends » de Lori Saint-Martin: Renaissance

La crise identitaire, on l’a tous connue à l’adolescence et collectivement dans les années 70. Elle est synonyme de révolte et de rupture. Elle permet l’émancipation. Lori Saint-Martin aussi l’a connue. Par l’apprentissage du français, elle s’est ralliée au Québec dans son combat contre l’anglais, de chez elle, en Ontario. Combat plus personnel qu’idéologique, puisqu’elle avait dix ans au moment de renier sa langue maternelle. Oui, renier, trahir, rejeter, tuer. Les mots sont parfois durs dans Pour qui je me prends. Ils sont honnêtes aussi.

Lori Saint-Martin naît une première fois sous le nom de Farnham dans « une ville de gens petits, […] mais immensément satisfaits d’eux-mêmes, […] une ville même pas originale dans sa médiocrité, […] où rien d’important ne peut arriver ». Elle doit la quitter pour survivre, pour se réaliser. Elle rejette autant la ville que sa famille et son nom. Elle s’établit au Québec, devient essayiste, traductrice prolifique, puis mère.

Pour qui je me prends, c’est l’histoire d’un changement de classe sociale, d’un épanouissement, mais aussi d’une réconciliation. C’est le regard que porte Lori Saint-Martin sur ses origines, sur sa renaissance. Un retour aux sources après une vie familiale riche en rejets, en incompréhensions. Yourcenar écrivait dans ses Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien : « Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans ». Celui-ci, apparemment, nécessitait un recul que seule la maturité permet. Saint-Martin le dit elle-même : « J’écris ce livre pour ma mère et ma sœur – et non contre elles, comme je l’aurais fait autrefois ».

Il est écrit dans une langue seconde parfaitement maîtrisée, après des années d’études et de pratique. Une écriture par fragments, par « va-et-vient, [par] traversées, [par] ouvertures ». Un récit à mi-chemin vers l’essai, entrecoupé de réflexions, de retours en arrière et parsemé de références historiques. On sent l’auteure cheminer par les mots, au fil de ses souvenirs, chercher à s’expliquer et à décrire l’impact qu’a eu la langue française sur sa vie. Elle y parle aussi d’autres langues comme l’allemand et l’espagnol et du changement qui s’opère en nous lorsqu’on passe de l’une à l’autre, de l’insécurité à l’affranchissement.

Un livre intéressant qui se lit en très peu de temps, mais où l’éloge de la langue française peut, par moments, devenir répétitif. On aurait aimé un peu plus de détails sur les relations familiales conflictuelles pour bien saisir le malaise et l’urgence de quitter la ville natale. Le temps a peut-être effacé certains de ces souvenirs. Quoi qu’il en soit, la langue y est à l’honneur tant dans le propos que dans l’écriture.

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Jessica Dufour
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