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L’annexe de Catherine Mavrikakis : la réalité est une fiction que l’on se raconte

Dans L’annexe (Héliotrope, 2019) de Catherine Mavrikakis, l’agente secrète Anna doit se réfugier dans une maison de protection rapprochée qu’elle compare à l’Annexe où Anne Frank s’est terrée avant d’être capturée par les nazis. Elle y fait rapidement la connaissance de son hôte Celestino, un homme malin et lettré qui réveille en elle « la littérature assoupie depuis des années » (p. 100). Commence alors entre eux un « jeu [de] références et citations » (p. 146) et de faux-semblants qui met au jour la nature fictive de la vérité et du réel.

Une fois la littérature ramenée à sa conscience, Anna ne peut s’empêcher de « céder aux enchaînements livresques » (p. 125), c’est-à-dire d’interpréter le monde à travers ses lectures passées. Ainsi, les résidents de l’Annexe deviennent des avatars littéraires, des archétypes du récit d’espionnage. Il y a entre autres :

  • Les Tourgueniev, qui « déplor[ent], comme bon nombre de personnages dans les écrits du romancier russe [Ivan Tourgueniev], […] que les riches éduqués ne soient plus les maîtres de l’univers » (p. 99);
  • Charles Morel d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, le « le traître par excellence » (p. 207);
  • Natacha, une « Mata Hari, la femme la plus recherchée sur la planète » (p. 110);
  • Meursault de L’Étranger d’Albert Camus, l’espion typique, « un homme banal, insignifiant et surtout capable du pire… » (p. 129).

En tant que lecteur, la vérité nous est refusée, dans le sens où les personnages autres que la narratrice n’ont pas de parole : ils mentent et leur point de vue nous reste inaccessible. Nous ignorons également LA vérité quant aux évènements puisque nous ne connaissons que la version d’Anna de ceux-ci. Autrement dit, nous faisons la lecture de sa lecture. Et selon la femme, on ne peut s’y fier : « dans mon métier, on se méfie de tous les témoignages. Les gens ne s’attachent jamais aux faits, ils voient des détails complètement insignifiants qu’ils magnifient de façon subjective » (p. 19). Au final, il est impossible de faire la distinction entre réalité et fiction, car la réalité se révèle une fiction que l’héroïne se raconte.

Lors de la première rencontre d’Anna et Celestino, ce dernier lui dit « Tu peux devenir ta propre romancière… Ici, tu pourras réécrire ta vie… » (p.  67). C’est précisément ce qu’elle fait dans L’annexe et ce que nous faisons chaque jour. Notre existence est une histoire que nous rédigeons à partir de nos « lectures » antérieures, soit l’accumulation de nos connaissances et de nos expériences de vie. Dès que l’on essaie de formuler le réel, il se teinte de notre subjectivité et devient par conséquent fiction. Il s’agit de l’une des vérités que souligne l’autrice québécoise Catherine Mavrikakis avec son livre : la réalité est toujours lost in translation.

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Eden Turbide
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